Google One, exclusion géographique, droits des utilisateurs et souveraineté numérique : le paradoxe congolais
(Tribune de Jean-Louis BISSANGILWA/Économiste, Enseignant-Chercheur, Membre AFRIK@CYBERSECURITE)
Quand un abonnement devient une question de souveraineté
A l’heure où la République démocratique du Congo ambitionne d’accélérer sa transformation numérique, une question mérite d’être posée : que vaut notre souveraineté numérique lorsque la continuité de nos activités dépend de décisions commerciales prises par des plateformes internationales ?
Mon expérience personnelle avec Google One illustre cette interrogation.
Après plusieurs années d’abonnement, mon service de stockage est arrivé à expiration le 13 septembre 2026. Le 16 septembre, Google m’a invité à renouveler mon abonnement. Pourtant, lorsque j’ai tenté d’effectuer le paiement, la plateforme m’a indiqué que Google One n’était pas disponible dans mon pays, la République démocratique du Congo.
Je ne demande ni faveur ni gratuité. Je souhaite simplement pouvoir payer pour maintenir un service devenu important dans mes activités quotidiennes, professionnelles et académiques.
Cette situation appelle une clarification : comment un utilisateur ayant bénéficié pendant plusieurs années d’un service payant peut-il se retrouver dans l’impossibilité de le renouveler en raison de son pays de résidence ? S’agit-il d’une restriction géographique, d’une évolution des conditions commerciales, d’un problème lié au profil de paiement ou d’une autre limitation ?
Seule une réponse documentée de l’opérateur permettrait de le déterminer.
Mais au-delà de cette expérience individuelle se dessine une question autrement plus importante : quels droits et quelles garanties possèdent les citoyens africains lorsque leurs activités numériques dépendent de services dont ils ne maîtrisent ni les conditions d’accès ni les décisions de disponibilité ?
1. L’accès aux services numériques : une nouvelle géographie des inégalités
L’économie numérique promet un accès mondial aux connaissances, aux outils de travail et aux possibilités de collaboration.
Pourtant, l’accès aux offres commerciales demeure souvent organisé selon des critères géographiques.
Un utilisateur peut accéder à une messagerie, produire des documents, sauvegarder des fichiers et intégrer progressivement une plateforme à son organisation personnelle ou professionnelle, sans nécessairement pouvoir bénéficier de toutes les offres associées.
La question n’est pas de considérer toute différence de disponibilité comme une discrimination illégale.
Les entreprises peuvent être confrontées à des contraintes réglementaires, financières, techniques ou commerciales.
Encore faut-il que ces différences soient compréhensibles, transparentes et accompagnées de solutions adaptées pour les utilisateurs concernés.
Pour la RDC, l’enjeu est donc double : comprendre les conditions d’accès aux services internationaux et éviter que l’intégration numérique des citoyens ne repose sur des possibilités commerciales incertaines.
2. La continuité numérique : un droit à organiser
Lorsqu’un abonnement de stockage arrive à expiration, plusieurs situations doivent être distinguées.
L’impossibilité de renouveler une offre payante ne signifie pas automatiquement la suppression des données existantes.
Elle peut néanmoins entraîner des restrictions de capacité, perturber certaines fonctionnalités et compliquer la continuité des usages, selon les conditions applicables au service. Pour un chercheur, un enseignant, un entrepreneur ou une petite entreprise, ces restrictions peuvent avoir des conséquences concrètes.
Comment poursuivre ses activités lorsqu’un outil devenu essentiel ne peut plus être renouvelé ? Comment anticiper une limitation de capacité ? Comment exporter ses documents, préserver ses archives et migrer vers une autre solution sans compromettre leur intégrité ?
La continuité numérique doit devenir un objet de protection du consommateur. Elle suppose une information préalable, des procédures accessibles, des délais raisonnables, des mécanismes de réclamation et des possibilités effectives de récupération et de transfert des données.
Un citoyen ne devrait pas découvrir sa dépendance technologique au moment où il tente de renouveler un abonnement.
3. Les données congolaises : un patrimoine à protéger
Cette expérience rejoint une réflexion plus large portée par AFRIK@CYBERSECURITE 3.0 : la constitution et la protection du patrimoine informationnel national.
Chaque jour, les citoyens congolais produisent des correspondances, des travaux scientifiques, des documents administratifs, des archives familiales, des créations intellectuelles et des données économiques.
Une partie de ces informations est conservée dans des infrastructures exploitées par des entreprises internationales. Cette situation n’est pas nécessairement problématique en elle-même. Les services internationaux peuvent offrir des capacités techniques, des fonctionnalités et des garanties utiles. Le véritable enjeu réside dans la maîtrise des conditions de traitement et d’accès.
Où les données sont-elles hébergées ? Quels transferts internationaux sont réalisés ? Quelles règles de confidentialité s’appliquent ? Quels recours existent ? Comment garantir la portabilité, la récupération et la disponibilité des informations ? Ces questions relèvent simultanément du droit, de la gouvernance des données, de la cybersécurité et de la politique industrielle.
Elles exigent des réponses complémentaires plutôt qu’une opposition simpliste entre plateformes étrangères et infrastructures nationales.
La souveraineté numérique ne consiste pas à tout héberger soi-même. Elle consiste à conserver la capacité juridique, technique et institutionnelle de choisir, de contrôler et de changer de solution.
4. Le Code du numérique doit devenir une protection concrète
La RDC dispose d’un Code du numérique adopté en 2023.
Ce cadre constitue une base pour organiser les responsabilités des acteurs numériques, la protection des données et les mécanismes de régulation. Mais l’existence d’un texte ne suffit pas à garantir son effectivité.
La question essentielle devient celle de son application : comment un citoyen peut-il obtenir une information fiable, signaler une difficulté, faire examiner sa situation et exercer les droits que lui reconnaît la réglementation applicable ?
Une gouvernance numérique crédible exige des institutions compétentes, des procédures opérationnelles et une coordination entre protection des consommateurs, protection des données personnelles et cybersécurité. Il convient également de distinguer les responsabilités.
Une difficulté commerciale d’accès à Google One ne démontre pas, en elle-même, une violation de données personnelles ou une défaillance de cybersécurité. Elle révèle néanmoins un besoin de clarification des garanties offertes aux utilisateurs et des recours dont ils disposent.
C’est précisément le rôle d’un État stratège : transformer les difficultés individuelles récurrentes en questions de politique publique, sans présumer des responsabilités avant leur établissement.
5. De l’incident individuel au portefeuille national de projets
La transformation numérique de la RDC ne devrait pas se limiter à multiplier les plateformes, les applications et les infrastructures. Elle devrait également développer une capacité nationale de continuité, de protection et de maîtrise des dépendances.
Cinq chantiers méritent d’être étudiés.
Premièrement, un observatoire national de l’accès aux services numériques, chargé de documenter les restrictions géographiques, les difficultés de paiement et les obstacles rencontrés par les consommateurs et les entreprises.
Deuxièmement, un dispositif de continuité et de portabilité des données, permettant d’informer les utilisateurs sur les sauvegardes, les formats d’exportation et les possibilités de migration.
Troisièmement, un référentiel de confiance pour les services cloud, intégrant les garanties contractuelles, la sécurité, la confidentialité, la réversibilité et la gestion des incidents.
Quatrièmement, un programme de diversification des solutions d’hébergement, combinant infrastructures nationales, offres régionales et partenaires internationaux, selon la sensibilité des données et les besoins des utilisateurs.
Cinquièmement, un mécanisme de dialogue institutionnel avec les grandes plateformes, afin d’obtenir davantage de transparence sur les conditions d’accès aux services en RDC et sur les modalités de traitement des réclamations.
Ces propositions doivent être soumises à une étude de faisabilité, à une évaluation juridique et à une analyse de leurs coûts avant toute décision de mise en œuvre.
6. Le troisième âge numérique : gouverner les dépendances
L’expérience Google One illustre une transformation fondamentale.
Au premier âge du numérique, l’enjeu était principalement de connecter. Au deuxième, il s’agissait de développer les usages, les services et les infrastructures. Le troisième âge appelle une responsabilité supplémentaire : gouverner les dépendances numériques et garantir la capacité de décision.
Cette perspective rejoint le programme CYBERAFRIKTOUR2063 et l’ambition d’un numérique de confiance pour les peuples et la planète.
Une Nation peut être connectée sans être autonome. Elle peut disposer de données sans maîtriser leurs conditions d’exploitation. Elle peut utiliser des services performants tout en demeurant vulnérable à leurs changements contractuels, techniques ou commerciaux.
L’objectif ne doit donc pas être de rompre avec les plateformes internationales, mais de construire des relations équilibrées, transparentes et compatibles avec les droits des citoyens.
Partenariat, oui. Dépendance sans garanties, non.
Conclusion : Qui gouverne réellement notre continuité numérique ?
J’appelle les institutions congolaises compétentes à examiner les difficultés d’accès aux services numériques payants et à engager, lorsque cela est justifié, un dialogue documenté avec les opérateurs concernés, notamment Google.
L’objectif doit être de clarifier les conditions de disponibilité, de renouvellement et de transition, tout en renforçant les garanties offertes aux utilisateurs.
Il ne s’agit pas de transformer une difficulté individuelle en accusation générale. Il s’agit de reconnaître qu’une expérience individuelle peut révéler un risque collectif nécessitant une réponse structurée.
La RDC ne construira pas sa souveraineté numérique uniquement en connectant ses citoyens à Internet. Elle la construira également en garantissant leurs droits, en protégeant leurs données, en diversifiant leurs options et en développant les capacités institutionnelles nécessaires pour gouverner les dépendances technologiques.
Un État souverain n’est pas celui qui prétend se passer de tous les fournisseurs étrangers. C’est celui qui garantit à sa population la liberté de choisir, la possibilité de changer et la capacité de continuer à fonctionner.
Dans la Bible — Luc 14 : 28, on peut lire « Car, lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer ? »
La transformation numérique exige cette même prévoyance : anticiper les dépendances avant qu’elles ne deviennent des vulnérabilités.
Et si le véritable indicateur de souveraineté numérique de la RDC n’était plus seulement le nombre de citoyens connectés, mais leur capacité à conserver l’accès, la maîtrise et la continuité de leurs données lorsqu’un fournisseur décide de modifier ses services ?/
Jean-Louis BISSANGILWA
Économiste, Enseignant-Chercheur
Membre AFRIK@CYBERSECURITE
