RDC–Portugal 2026 : un match, une mémoire, un appel à la conscience nationale (Tribune de Jean Louis BISSANGILWA)

Il faut se garder des raccourcis faciles : un match de football ne change pas à lui seul le destin d’une nation. Mais il arrive, dans l’histoire des peuples, que certains événements apparemment ordinaires deviennent des points de bascule. Non pas par leur nature intrinsèque, mais par la charge symbolique que les hommes décident d’y projeter. C’est dans cet esprit qu’il convient d’aborder la confrontation historique entre la RDC et le Portugal à la Coupe du monde de la FIFA, ce 17 juin 2026. Bien plus qu’un simple match de football, ce rendez-vous réveille une mémoire, interpelle une conscience et invite à une réflexion sur notre destinée collective.

 I.2026 : un symbole entre histoire longue et défis actuels

L’histoire du R.D. Congo ne commence pas avec le football, ni même avec la colonisation. Elle remonte à des siècles d’organisation politique et de civilisation, avant que les premiers contacts européens ne s’établissent, notamment avec Diogo Cão au XVe siècle. Ce contact inaugure une longue trajectoire qui conduira, plus tard, à une domination brutale sous Léopold II. Il ne s’agit donc pas de confondre les temporalités, mais de reconnaître que le face-à-face RDC – Portugal porte en lui une mémoire diffuse : celle des premiers regards, des incompréhensions initiales, et d’un monde qui basculait déjà vers des rapports de force inégaux.

Cinq siècles plus tard, le destin semble réunir à nouveau, sur un terrain de football, deux nations dont les trajectoires se sont croisées dès les premiers contacts entre l’Afrique centrale et l’Europe. L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle offre parfois des rendez-vous chargés de symboles.

Mais si l’on veut comprendre la puissance potentielle d’un match de football dans l’histoire congolaise, il faut revenir à Léopoldville, en janvier 1959. Les événements des Émeutes du 4 janvier 1959 ne surgissent pas dans le vide. Ils prennent forme dans un contexte de frustration politique croissante, de conscience nationale en gestation, et de rassemblements populaires où le sport, notamment le football, joue un rôle de catalyseur.

Autour d’un match impliquant « AS Vita Club », la foule se rassemble, l’interdiction d’un meeting de l’ABAKO exacerbe les tensions, et l’étincelle jaillit. Ce jour-là, l’histoire s’accélère. Le plan prudent de Jean Van Bilsen, qui envisageait une indépendance dans trente ans, est balayé par la force d’un peuple qui se découvre lui-même. En quelques mois, le Congo accède à sa souveraineté.

Ce rappel n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose de profond : lorsqu’un peuple est prêt, un événement ordinaire peut devenir historique. Le football, dans ce contexte, n’est pas seulement un jeu. Il devient un espace d’expression collective, un miroir des frustrations et des espérances, un lieu où la nation se regarde et se reconnaît.

Cinquante-deux ans après la participation du Zaïre à la Coupe du monde de la FIFA 1974, première apparition de l’Afrique subsaharienne à ce niveau, la possibilité d’un retour sur la scène mondiale face au Portugal ne peut être banalisée.

Elle intervient dans un contexte paradoxal. D’un côté, un vivier de talents, une jeunesse passionnée, une capacité intacte à vibrer à l’unisson. De l’autre, un constat difficile : des infrastructures sportives laissées à l’abandon, notamment celles issues des Jeux de la Francophonie 2023, des investissements publics mal valorisés, une incapacité chronique à transformer les opportunités en acquis durables.

Les Jeux de la Francophonie auraient dû constituer un héritage sportif, culturel et économique pour les générations futures. Quelques années seulement après leur organisation, certaines infrastructures donnent déjà le sentiment d’un potentiel sous-exploité. Cette réalité rappelle que le véritable développement ne se mesure pas au nombre d’ouvrages inaugurés, mais à leur capacité à produire durablement de la valeur sociale, économique et humaine.

 

 II. Appel spirituel et responsabilité nationale :

C’est ici que la dimension spirituelle prend tout son sens. Dans la tradition congolaise, profondément marquée par la foi, les moments collectifs ne sont jamais neutres. Ils peuvent devenir des temps de communion, d’élévation, de recentrage. L’héritage de Simon Kimbangu rappelle que les peuples ne se relèvent pas uniquement par la force matérielle, mais aussi par une transformation intérieure. Il ne s’agit pas d’attendre un miracle sportif, mais de comprendre

que certains moments peuvent être saisis comme des occasions de retour à l’essentiel : la discipline, l’unité, la responsabilité, la dignité.

Dans cette perspective, considérer un match RDC–Portugal comme un moment hautement symbolique n’est pas une fuite dans l’irrationnel. C’est une manière d’inviter la nation à se rassembler, à prier, non pas pour déléguer son destin, mais pour se rappeler que toute transformation durable commence par une conversion des consciences. Une prière nationale, dans ce contexte, ne serait pas un geste magique, mais un acte de cohésion, une manière de dire collectivement : nous voulons être à la hauteur de notre histoire. Les grandes victoires naissent rarement de la seule performance technique ; elles sont souvent précédées par une victoire intérieure sur le doute, la division et le renoncement.

Car, au fond, tout revient à cette intuition forte de Patrice Lumumba : l’histoire du Congo s’écrit par les Congolais eux-mêmes. Le sens d’un événement n’est jamais donné d’avance. Il est construit, assumé, prolongé. Une victoire contre le Portugal, si elle advenait, ne serait qu’un point de départ. Elle pourrait être célébrée, puis oubliée. Ou bien elle pourrait être saisie comme un signal, un moment de vérité, une invitation à corriger les failles, à valoriser les acquis, à reconstruire ce qui a été négligé.

Le défi n’est donc pas dans le match lui-même. Il est dans la capacité du peuple congolais à transformer ce moment en énergie durable. L’histoire de 1959 nous enseigne que les peuples peuvent, en un instant, changer le cours des choses. L’expérience récente nous rappelle qu’ils peuvent aussi laisser passer des opportunités majeures. Entre ces deux réalités se joue aujourd’hui la responsabilité collective.

Peut-être que dans quelques heures rien d’extraordinaire ne se produira. Peut-être aussi que ce match rejoindra simplement la longue liste des rencontres sportives disputées entre nations. Mais il est également possible qu’il devienne, dans l’imaginaire collectif congolais, un moment de rassemblement, de fierté retrouvée et d’espérance partagée.

La RDC a souvent été regardée par le monde comme une terre de ressources. Il est temps qu’il soit également reconnu comme une terre de destin. Aujourd’hui, onze joueurs entreront sur la pelouse. Mais derrière eux se tiendront plus de cent millions de Congolais, leur histoire, leurs blessures, leurs rêves et leurs prières.

Je suis chrétien. Je crois que Dieu parle aussi aux peuples à travers les saisons de leur histoire. Ce soir, je serai en prière pour notre nation, pour nos Léopards et pour l’avenir de la RDC.

Je suis chrétien, je suis en prière. Et toi ?/Fin

 

*Note de la rédaction: Jean-Louis BISSANGILWA WALIKUNZA
est Économiste du Développement, Enseignant,  Chercheur
Membre AFRIK@CYBERSECURITE. Sa tribune ci-dessus a été produite avant le match RDC-Portugal qui s’est joué ce mercredi 17 juin 2 026, à Houston et s’est soldé sur le score paritaire de 1-1. 

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