GACHETTE D'AFRIQUE

RDC : Quand l’Église entre dans l’arène politique… et que son silence devient un acte (Tribune de Jean Louis Bissangilwa)

Les évêques membres de la CENCO à l’issue d’un échange avec le Président Félix-Antoine Tshisekedi le 27/06/2024. Présidence RDC

 

 

Alors que la RDC fait face à des menaces existentielles, la parole — et surtout le silence — des autorités morales engage plus que jamais. Entre mission prophétique et influence politique, l’Église catholique est aujourd’hui interpellée sur la cohérence de son rôle dans un moment critique de l’histoire nationale.

(Par Jean Louis BISSANGILWA)

M. Jean Louis BISSANGILWA*

Le 23 mars 2026 n’est pas une date ordinaire pour la République Démocratique du Congo. Elle ravive une mémoire encore vive, celle des fractures, des rébellions et des tentatives de déstabilisation de l’État. Ce jour-là, pourtant, un fait passe presque inaperçu — ou du moins, insuffisamment interrogé.

Un ancien Président de la République s’exprime publiquement. Ses propos, pour nombre d’observateurs, laissent entrevoir une dérive grave : l’hypothèse d’une « soudanisation » de la RDC, autrement dit la fragmentation progressive du pays. Dans un pays confronté à des menaces existentielles, une telle évocation aurait dû susciter une réaction immédiate, claire et sans ambiguïté.

Au même moment, à Kinshasa, la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) tient sa session extraordinaire. Elle publie une déclaration attendue, dans laquelle elle réaffirme sa mission : ne pas rester « muette » face aux injustices, dénoncer les dérives, porter un jugement moral, y compris sur les affaires politiques.

Mais sur cette question précise, l’intégrité territoriale du pays, rien. Pas une prise de position explicite. Pas une mise en garde. Pas une condamnation.

Ce silence, dans le contexte actuel, n’est pas neutre. Il interroge.

Car la RDC n’est pas un pays en situation normale. Elle est confrontée à une guerre persistante, à des intérêts extérieurs puissants, à des dynamiques internes fragiles. Dans un tel environnement, l’unité nationale n’est pas un thème parmi d’autres. Elle est la condition même de l’existence collective.

Lorsqu’une institution se réclame d’une mission prophétique, elle est attendue là où la Nation vacille. Sur la vérité, sur la justice, mais aussi sur la défense sans équivoque de son intégrité.

La CENCO affirme vouloir « dénoncer le mal ». Mais dénoncer le mal suppose de le nommer. Or, toute évocation d’un scénario de fragmentation dépasse le seul registre politique. Elle touche au cœur du pacte national, à l’essence même de la communauté politique. Elle relève, à ce titre, d’un enjeu moral autant que spirituel.

Dès lors, une question simple mais décisive se pose : pourquoi une parole forte sur certains enjeux politiques, et une retenue sur d’autres qui engagent pourtant la survie même de l’État ?

C’est ici que le malaise s’installe.

Depuis plusieurs années, la CENCO ne se limite plus à une fonction d’interpellation morale. Elle s’impose comme un acteur structurant du débat public, intervenant dans les dynamiques politiques, influençant les processus de dialogue, pesant sur les équilibres institutionnels. Cette présence, historiquement compréhensible dans certaines séquences de crise, tend aujourd’hui à s’inscrire dans la durée.

Or, à mesure que cette influence s’affirme, une ligne devient floue : celle qui sépare la parole morale de l’action politique.

Dans un État démocratique et laïc, cette frontière est pourtant essentielle. La laïcité ne signifie pas l’exclusion du religieux. Elle garantit que la foi ne se transforme pas en pouvoir, et que l’autorité spirituelle ne se substitue pas à la légitimité politique. L’Église éclaire, l’État gouverne, et le peuple tranche. Lorsque cet équilibre se rompt, c’est toute l’architecture institutionnelle qui vacille.

La CENCO elle-même met en garde contre toute confusion entre le dialogue et un processus de partage du pouvoir. Mais dans la pratique, la frontière devient parfois ténue. A partir de quand le dialogue cesse-t-il d’être un appel éthique pour devenir un levier politique ? A partir de quand la médiation se transforme-t-elle en influence stratégique ?

Ces questions ne sont pas abstraites. Elles sont au cœur du moment que traverse la RDC.

Car le pays n’est pas un laboratoire. Il est confronté à une guerre réelle, à des intérêts extérieurs puissants, à des risques concrets de fragmentation. Dans ce contexte, toute ambiguïté est lourde de conséquences. Toute parole est scrutée. Et tout silence devient un message.

Le risque, pour l’Église, est double. En intervenant de manière asymétrique dans le débat public, elle peut perdre la hauteur qui fonde son autorité morale et se retrouver perçue comme un acteur parmi d’autres dans le jeu politique. Ce faisant, elle fragilise aussi, indirectement, les institutions républicaines, en donnant le sentiment d’un pouvoir parallèle non soumis à la sanction démocratique.

Mais le risque est surtout collectif. Car dans l’histoire des nations, les fractures ne naissent pas seulement des décisions politiques. Elles émergent aussi des silences tolérés, des ambiguïtés non levées, des responsabilités diluées.

Il ne s’agit pas d’opposer l’Église et l’État, ni de nier le rôle historique majeur qu’elle a joué dans la vie nationale. Il s’agit de rappeler une exigence de clarté. Dans un moment où l’essentiel est en jeu, chacun doit être à sa place, pleinement.

L’État doit gouverner. L’Église doit éclairer. Et le peuple doit rester vigilant.

Car lorsque l’unité nationale est menacée, la neutralité n’existe pas vraiment. Elle devient une position. Et le silence, un acte.

Le Congo, lui, ne peut se permettre ni l’ambiguïté, ni l’hésitation.

Il n’est pas négociable. Ni dans les discours. Ni dans les silences./Fin

*NDLR: Jean Louis BISSANGILWA est économiste du développement, Enseignant-chercheur à l’Université de Kinshasa et Expert en politiques publiques. Il intervient sur les questions de gouvernance, de transformation structurelle et d’économie politique en Afrique.

Quitter la version mobile