GACHETTE D'AFRIQUE

Les bergers bégayent face à J. Kabila : la double crise politique et spirituelle des Églises congolaises

Le président burundais et président en exercice de l’Union africaine, Évariste Ndayishimiye entouré des responsables de l’opposition congolaise et des leaders des confessions religieuses. Bujumbura, le 6 juillet 2026./Photo Présidence du Burundi

Avec la mue opérée par l’ancien président Joseph Kabila pour présider désormais aux destinées d’une rébellion qui, du reste, n’en est pas une, la République Démocratique du Congo traverse l’une de ces zones de turbulences dont elle a le secret. Mais cette fois-ci, le malaise ne palpite pas seulement dans les états-majors des partis. Il ronge également les sanctuaires : la CENCO-ECC. Et aussi les Eglises de réveil.

(Tribune de Moïse Musangana)

Moïse Musangana. Journaliste, analyste politique et chercheur en questions électorales

Depuis le 12 octobre 2026, date à laquelle Joseph Kabila a officialisé sa prise de contrôle du Front pour la Refondation de la Nation (FRN) — alliance militaro-politique fusionnant le M23 et l’AFC —, une aphonie stupéfiante s’est emparée de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et de l’Église du Christ au Congo (ECC). Voire des Eglises de réveil.

Ce silence radio ne relève pas de la simple prudence diplomatique. Il scelle l’effondrement d’une stratégie et dévoile une crise profonde de foi et de politique au cœur des principales institutions religieuses du pays.

L’impasse d’un «Pacte social» pris en otage par les armes

Nos pères spirituels sont comme saisis par le vertige. La compréhension de cet étourdissement recommande de remonter dans un passé récent. Portées par un élan prophétique qu’elles voulaient rassembleur, la CENCO et l’ECC, particulièrement, s’étaient jetées corps et âme dans la promotion d’un «Dialogue national inclusif». Les Eglises de réveil ont été par la suite associées, même si fondamentalement elles ne s’alignaient pas sur le narratif de ces deux plus grandes confessions religieuses du pays. Les prélats catholiques et protestants avaient même publiquement ouvert la porte à des échanges directs avec l’ancien président Kabila, et allaient jusqu’à envisager d’inclure les forces de l’AFC/M23 pour garantir une paix durable.

L’objectif des Églises était clair : forcer Félix Tshisekedi à s’asseoir à la table des négociations avec toute sa contradiction politique.

En franchissant le Rubicon pour s’installer directement et officiellement à la tête d’un mouvement armé opérant depuis le maquis, Joseph Kabila a brutalement brisé ce logiciel. En mêlant son nom à une rébellion historiquement indexée pour ses atrocités dans l’est, il a transformé l’exigence d’inclusivité pastorale en un insoutenable piège de complicité passive. Condamner Kabila aujourd’hui reviendrait pour les Églises à fragiliser l’initiative du Dialogue qu’elles portent à bout de bras. Et se taire, c’est abdiquer leur rôle de boussole morale de la Nation.

La crise de foi : l’amère déconnexion avec les fidèles de l’est

Cette paralysie managériale engendre une véritable crise de foi. Quelle est la valeur du discours évangélique sur la paix et le caractère sacré de la vie humaine lorsque les bergers bégayent face à un leader politique majeur s’alliant à des groupes armés ?

Pour les populations du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri, meurtries par des décennies de conflits, la neutralité affichée par l’Eglise commence à ressembler furieusement à une trahison spirituelle. Celle-ci souffre d’une asymétrie morale de plus en plus difficile à masquer. Sa promptitude légitime à dénoncer les dérives autoritaires, les défaillances sécuritaires et les velléités de révision constitutionnelle du régime Tshisekedi contraste douloureusement avec son incapacité à rejeter immédiatement, et de manière univoque, le choix de l’insurrection armée.

À force de vouloir ménager l’échiquier politique kinois, le leadership ecclésiastique prend le risque d’une rupture historique de confiance avec sa base populaire. En effet, une Église perçue comme sélective dans ses colères perd sa force prophétique et se réduit au rang d’acteur politique ordinaire.

Un arbitrage moral définitivement disqualifié ?

La conséquence à long terme pour la CENCO et l’ECC est l’hypothèque durable de leur crédibilité de médiateur. En refusant de trancher, les Églises tendent une perche à d’aucuns qui n’hésiteront pas à les accuser de partialité ou de duplicité. Désormais, toute démarche ecclésiale visant à réunir la classe politique risque d’être frappée du sceau de la suspicion, rendant le «Pacte social pour la paix et le vivre-ensemble en RDC et dans les Grands Lacs» mort-né.

Les chefs religieux croyaient pouvoir amener les loups et les agneaux à la table de la cohésion nationale par la seule force de leur autorité morale. L’histoire vient de leur rappeler cruellement que la politique pure s’embarrasse rarement des principes de l’Évangile.

En se murant dans ce silence assourdissant, la CENCO et l’ECC, voire les Eglises de réveil, ne protègent pas le Dialogue. Elles exposent plutôt leurs propres faiblesses. Si elles veulent sauver ce qui reste de leur magistère moral, les Églises congolaises se doivent de rappeler d’une voix ferme une vérité universelle : la réconciliation nationale ne peut s’écrire sous la dictée des armes. Sans ce sursaut de clarté, la crise politique actuelle pourrait bien se doubler d’une profonde crise de confiance spirituelle à travers le pays./

                                                                 

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