
Il est des villes qui traversent l’histoire sans que l’histoire ne prenne suffisamment le temps de s’arrêter sur elles.
Kenge est de celles-là.
Chef-lieu du Kwango, cette ville a été, à deux reprises, le théâtre de tragédies qui ont profondément marqué la mémoire collective congolaise. La première, en mai 1997, au moment où l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) progressait vers Kinshasa. La seconde, le 25 septembre 2026, avec le crash d’un avion qui a coûté la vie à plusieurs personnes, dont de hauts responsables de la justice militaire.
Deux événements séparés par près de trois décennies. Deux contextes totalement différents. Mais un même lieu : Kenge.
Et derrière ces événements, une population qui, chaque fois, a vécu, subi et porté le poids psychologique de la tragédie.
Kenge, mai 1997 : une page de son histoire
Le 5 mai 1997, Kenge a été le théâtre de violents affrontements dans le contexte de l’avancée de l’AFDL vers Kinshasa. Le Rapport Mapping des Nations unies fait état de nombreuses victimes civiles, dont des enfants, ainsi que de membres de la Croix-Rouge qui tentaient de porter secours aux blessés. Le rapport documente également des exécutions de civils au cours de la retraite des forces présentes dans la ville.
Kenge constituait alors un verrou stratégique sur la route de Kinshasa.
Quelques jours plus tard, le 17 mai 1997, les forces de l’AFDL entraient dans Kinshasa, marquant la fin du régime de Mobutu et le début d’une nouvelle séquence de l’histoire politique de la République démocratique du Congo.
Mais pour les familles de Kenge, l’histoire nationale ne s’est pas écrite seulement dans les palais, les états-majors ou les capitales.
Elle s’est aussi écrite dans les maisons détruites, dans les familles endeuillées, dans les blessures et dans les tombes.
En 2026, la ville continue d’ailleurs à commémorer les victimes du 5 mai 1997. Des cérémonies ont notamment eu lieu cette année autour du monument de la « femme pleureuse » et des lieux de mémoire, tandis que des appels ont été lancés pour une reconnaissance nationale de ces victimes.
Vingt-neuf ans plus tard, Kenge à nouveau frappée
Le 25 septembre 2026, Kenge a de nouveau été plongée dans le deuil.
Un avion de la compagnie Tracep Congo Aviation s’est écrasé aux environs de la ville alors qu’il revenait de Kikwit. Les victimes comprenaient notamment le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalayi Tiende, premier président de la Haute Cour militaire, et le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des FARDC près la Haute Cour militaire, ainsi que les membres de leur délégation et de l’équipage. Aucun survivant n’a été enregistré.
Le Gouvernement de la République a réagi en annonçant trois jours de deuil national ainsi que la mise en berne des drapeaux sur l’ensemble du territoire national à partir du 28 septembre et jusqu’à l’inhumation des victimes. Une enquête a également été annoncée afin d’établir les circonstances et les causes de l’accident.
Il faut saluer cette décision.
Elle traduit la reconnaissance de la Nation envers les victimes.
Mais une question demeure.
Et Kenge dans tout cela ?
Car si la Nation pleure aujourd’hui les victimes du crash, elle ne devrait pas oublier que Kenge elle-même porte depuis longtemps les cicatrices de tragédies nationales.
Voilà pourquoi cette nouvelle tragédie doit peut-être être l’occasion d’une réflexion plus profonde.
Pourquoi ne pas faire de Kenge une ville de mémoire, d’histoire et de recueillement ?
Pourquoi ne pas y créer un véritable espace national de mémoire consacré aux victimes des événements tragiques qui ont marqué la ville ?
Pourquoi ne pas réhabiliter, protéger et valoriser les lieux déjà identifiés comme lieux de mémoire, notamment ceux liés aux victimes de mai 1997 ?
Pourquoi ne pas créer, à proximité du lieu du crash de septembre 2026, un site mémoriel dédié aux victimes de cette catastrophe, dans le respect de leurs familles et des conclusions de l’enquête ?
Un mémorial national à Kenge : plus qu’un monument
Il ne s’agirait pas simplement d’ériger une statue.
Il s’agirait de construire un véritable Centre ou Parc mémoriel de Kenge, où pourraient être conservés les noms des victimes, les témoignages, les documents historiques et les éléments permettant aux générations futures de comprendre ce qui s’est passé.
Un lieu où les élèves du Kwango pourraient venir apprendre leur histoire.
Un lieu où les chercheurs pourraient travailler.
Un lieu où les familles pourraient se recueillir.
Un lieu où les visiteurs pourraient comprendre que l’histoire de la République démocratique du Congo ne s’est pas écrite uniquement à Kinshasa, à Lubumbashi ou dans les grands centres urbains. Elle s’est aussi écrite à Kenge.
Le Gouvernement a décidé de mettre les drapeaux en berne et d’observer un deuil national à la suite du crash. C’est un geste institutionnel fort.
Mais la mémoire nationale ne devrait pas s’arrêter au temps du deuil.
Elle devrait se transformer en patrimoine.
En enseignement.
En transmission.
En lieux de mémoire.
En monuments.
En tourisme historique.
En développement local.
Une Nation qui oublie ses morts risque aussi d’oublier les leçons de son histoire.
Transformer la douleur en héritage!!!
Kenge ne demande pas la compassion éternelle.
Kenge demande que sa douleur soit transformée en mémoire.
Kenge demande que son nom soit reconnu!!!/