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Baisse du niveau scolaire : Et si la R.D. Congo était en train de perdre la bataille de l’intelligence ? (Tribune de Jean Louis BISSANGILWA)

J’ai lu, ces derniers jours sur les réseaux sociaux, la lettre poignante d’un professeur anonyme adressée aux parents. Quelques lignes seulement. Mais derrière cette apparente simplicité se cache peut-être l’un des diagnostics les plus graves sur l’état actuel de notre société: l’effondrement progressif de l’éducation comme fondement de la nation.

Enseignant d’université, économiste, spécialiste des politiques publiques et réformateur, j’y ai vu le reflet d’une crise nationale : baisse du niveau de lecture, recul de la discipline, dépendance excessive aux écrans, affaiblissement de l’autorité parentale, inflation des diplômes sans compétences réelles et banalisation inquiétante de la médiocrité intellectuelle.

Cette tribune est née de cette interpellation, parce que la baisse du niveau scolaire n’est plus seulement un problème pédagogique ; elle est devenue une question de souveraineté, de cohésion sociale et de destin collectif. Un pays qui cesse de former sérieusement son intelligence prépare lui-même sa propre dépendance.

Il convient néanmoins de saluer une avancée historique majeure : la mise en œuvre de la gratuité de l’enseignement de base à partir de 2019. Cette réforme a constitué un tournant social important en permettant à des millions d’enfants congolais d’accéder enfin à l’école. Elle restera probablement comme l’une des décisions sociales les plus marquantes de ces dernières décennies. Mais l’accès à l’école, aussi fondamental soit-il, ne suffit pas à lui seul à construire une nation compétitive.

La véritable bataille commence désormais autour d’un triptyque décisif : la qualité de l’enseignement, le statut de l’enseignant et la qualité des infrastructures scolaires. Une école sans enseignants motivés, correctement formés, socialement valorisés et matériellement sécurisés devient un simple espace d’occupation des enfants. De même, des salles de classe surchargées, sans bibliothèques, sans laboratoires, sans équipements numériques adaptés, sans aire de jeux et parfois sans bancs dignes ne peuvent produire durablement une élite scientifique, technique et citoyenne capable de porter le développement du pays.

A cela devrait s’ajouter une réforme profonde des contenus pédagogiques eux-mêmes. La R.D. Congo ne peut plus se limiter à une école de récitation et de reproduction mécanique des connaissances. L’éducation nationale devrait devenir un véritable instrument d’éveil patriotique, de formation morale, d’innovation, de créativité et de résolution des problèmes réels de la société congolaise : agriculture, insalubrité, énergie, santé publique, numérique, industrialisation, environnement, citoyenneté, entrepreneuriat et gouvernance.

Former un enfant congolais aujourd’hui devrait signifier préparer un bâtisseur de solutions pour demain.

Il faut également reconnaître les efforts réalisés depuis l’indépendance dans la construction des universités, instituts supérieurs et infrastructures académiques à travers le pays. Cet effort doit même être poursuivi et amplifié afin d’absorber les millions de jeunes diplômés du secondaire qui arrivent chaque année dans l’enseignement supérieur.

Mais une question fondamentale demeure : avec quels professeurs, quels laboratoires, quels équipements, quelles bibliothèques, quelles capacités de recherche et surtout avec quels programmes académiques voulons-nous former cette jeunesse ?

L’université ne se réduit pas à des bâtiments. Une université est d’abord un écosystème scientifique. Elle produit de la pensée, de la recherche, de l’innovation et des solutions stratégiques pour la nation.

Le risque actuel est de multiplier les infrastructures sans construire simultanément la qualité académique. Or, une massification universitaire sans exigences scientifiques rigoureuses peut conduire à une crise encore plus grave : la production massive de diplômés fragiles intellectuellement, mal préparés au marché du travail et parfois incapables de répondre aux défis complexes du monde moderne.

Le système Licence – Maitrise – Doctorat (LMD), introduit dans les universités congolaises, illustre parfaitement cette inquiétude. Dans son principe, cette réforme pouvait moderniser l’enseignement supérieur congolais et favoriser son intégration dans les standards internationaux. Mais appliquée sans préalables suffisants : infrastructures adéquates, enseignants formés, culture de recherche, gouvernance universitaire efficace et outils pédagogiques modernes ; elle risque parfois d’accélérer l’affaiblissement de la qualité académique au lieu de la renforcer. Le danger n’est donc pas la réforme en elle-même. Le danger est l’absence de vision systémique et stratégique de l’éducation comme pilier de souveraineté nationale.

Aucune nation ne devient puissante avec des écoles faibles, des universités fragiles et une jeunesse intellectuellement désorientée.

L’histoire mondiale montre au contraire que les grandes puissances ont toujours investi massivement dans la formation du capital humain, la science, la discipline collective et la production du savoir. Le Japon, la Corée du Sud, Singapour, la Chine ou encore l’Inde ont compris que la première richesse d’un pays n’est pas son sous-sol, mais la qualité intellectuelle et morale de son peuple.

Le Congo possède des minerais stratégiques pour le XXIe siècle. Mais sans capital humain solide, ces ressources continueront à enrichir les autres nations pendant que nous importerons encore les technologies, les experts et parfois même les idées nécessaires à notre propre développement.

C’est pourquoi cette question éducative devrait devenir un véritable débat national, impliquant les parents, les éducateurs, les chercheurs, les confessions religieuses, les parlementaires et les dirigeants politiques. Elle mérite des réformes courageuses, des lois adaptées et une vision de long terme inscrivant clairement l’éducation, la santé et la nutrition parmi les priorités stratégiques intangibles de la République.

Au fond, la vraie question n’est plus seulement : « Le niveau scolaire baisse-t-il ? » La vraie question est : Quel type de Congolais sommes – nous en train de fabriquer pour demain ?  Et surtout : La RDC veut – elle enfin produire des citoyens capables de transformer la nation, ou simplement des consommateurs passifs d’un monde pensé par les autres ?

RDC, réveille-toi du profond sommeil !

Par ailleurs, ce qui rend cette crise encore plus dramatique, c’est que la RDC n’est pas partie de zéro. A l’indépendance en 1960, le pays avait hérité d’un patrimoine éducatif considérable : grandes écoles, collèges, lycées, internats, instituts techniques, vastes concessions scolaires et universitaires pensées pour accompagner l’évolution démographique future. Ces espaces n’étaient pas de simples réserves foncières ; ils constituaient une vision stratégique de long terme. Ils devaient permettre demain la construction de nouvelles salles de classe, de bibliothèques, de laboratoires, de terrains de sport, de homes d’étudiants et d’infrastructures scientifiques adaptées à la croissance du pays.

Mais au lieu de protéger ce patrimoine sacré de la nation, nous avons assisté progressivement à son démantèlement silencieux.

Dans plusieurs villes du pays, des écoles ont été morcelées, amputées, vendues ou concédées sous forme de locations de très longue durée à des intérêts commerciaux privés. Des espaces éducatifs stratégiques ont été transformés en super marchés, magasins, bars, parkings, stations – services ou complexes commerciaux. Même certaines concessions appartenant aux écoles confessionnelles catholiques et protestantes, pourtant historiquement parmi les piliers de l’éducation congolaise, n’ont pas échappé à cette logique de fragmentation foncière et de rentabilité immédiate.

L’exemple de l’Institut Supérieur Pédagogique ISP/Gombe est particulièrement révélateur de cette crise de vision. Une partie d’un espace qui aurait pu servir à l’extension académique, à la construction d’infrastructures pédagogiques ou même de homes pour étudiantes a été amputée au profit d’un complexe hôtelier de plusieurs niveaux. Pourtant, cette institution accueille une très forte proportion de femmes, estimée à près de 80 % des effectifs. Comment une nation peut-elle prétendre promouvoir l’éducation féminine tout en réduisant les espaces destinés précisément à sécuriser et améliorer les conditions d’apprentissage de ces étudiantes ?

Le cas de l’Université de Kinshasa soulève les mêmes interrogations. L’UNIKIN n’est pas seulement une université ; elle représente un symbole historique, scientifique et stratégique pour la République. Mais là aussi, de nombreux espaces ont progressivement été cédés, occupés ou transformés, souvent sans vision globale cohérente de préservation du patrimoine universitaire national. Cette situation traduit une forme d’inconscience collective extrêmement dangereuse. Car lorsqu’un pays commence à sacrifier ses espaces éducatifs pour des intérêts commerciaux immédiats, il hypothèque silencieusement son avenir intellectuel.

Les nations qui se développent protègent jalousement leurs écoles, leurs universités, leurs bibliothèques, leurs centres de recherche et leurs réserves foncières scolaires ou académiques. Elles savent que la puissance de demain se prépare dans les salles de classe, les laboratoires, les centres d’innovation et les campus universitaires.

Le drame congolais est peut-être là : nous semblons parfois traiter nos infrastructures éducatives comme des biens immobiliers ordinaires, alors qu’elles constituent en réalité des infrastructures stratégiques de souveraineté nationale.

Peut – être est-il temps d’ouvrir un audit national du patrimoine éducatif et universitaire de la République. Combien d’écoles ont perdu leurs espaces ? Combien de concessions universitaires ont été cédées ? Combien de terrains destinés à l’éducation ont changé de vocation ? Qui a autorisé ces opérations ? Au nom de quelle vision du développement ?

Une nation qui vend ses écoles finit toujours par acheter sa dépendance./Fin

 

(Par Jean Louis BISSANGILWA WALIKUNZA, Économiste, Enseignant d’université, Chercheur, spécialiste des politiques publiques et acteur engagé dans les questions de réforme publique et d’éducation.)

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