RDC : EBOLA, GROUPES ARMES ET MINERAIS, UNE TROUBLANTE SUPERPOSITION DES CARTES (Tribune de Jean Louis BISSANGILWA WALIKUNZA)

Le virus n’est peut-être pas une arme fabriquée, mais la vulnérabilité congolaise est devenue une arme au service de la prédation.

Depuis plus de trois décennies, la République démocratique du Congo traverse une crise multidimensionnelle qui l’empêche de construire une véritable trajectoire de développement et de puissance. Guerres récurrentes, groupes armés, déplacements massifs de populations, épidémies meurtrières, faiblesse de l’État et exploitation illicite des ressources naturelles semblent se concentrer dans les mêmes espaces stratégiques. Cette situation soulève une question dérangeante : existe-t-il une relation entre la géographie des épidémies, celle des conflits armés et celle des minerais stratégiques en RDC ?

Dans une intervention diffusée sur les réseaux sociaux, le Professeur Franklin Nyamsi Wa Kamerun Wa Afrika, agrégé de philosophie, écrivain panafricaniste et président de l’Institut de l’Afrique des Libertés, propose une grille de lecture qu’il résume par la formule «VTM» : Virus – Terroristes – Multinationales.

Selon lui, les virus progresseraient dans des territoires contrôlés ou déstabilisés par des groupes qualifiés de terroristes, eux-mêmes financés ou instrumentalisés par des multinationales intéressées par les ressources congolaises. Il évoque explicitement un possible processus de décimation et de déplacement des populations autochtones destiné à faciliter la prise de contrôle de leurs terres et de leurs ressources.

Cette grille de lecture trouve un écho particulier dans les déplacements forcés, les massacres, les conflits fonciers et les difficultés de retour des populations constatés dans les territoires occupés par l’AFC/M23, avec l’appui de l’armée rwandaise documenté par les rapports des Nations unies. Si ces dynamiques territoriales sont largement établies, l’existence d’un plan coordonné articulant épidémies, violence armée et recomposition démographique demeure une hypothèse majeure qui doit être examinée froidement et méthodiquement documentée. Elle ne saurait donc être ni rejetée par réflexe ni érigée prématurément en vérité scientifique.

  1. Le «Congo utile» au centre des convoitises

L’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu ne sont pas seulement des provinces martyrisées par la guerre. Ils appartiennent également à un espace géoéconomique qui concentre des minerais indispensables aux industries numériques, énergétiques, automobiles, aéronautiques et militaires.

Dans ces mêmes provinces, les populations subissent depuis plusieurs décennies les massacres, l’occupation de certaines localités, les violences sexuelles, les déplacements forcés et la destruction des économies rurales. Les groupes armés y contrôlent des territoires, des routes commerciales et des sites d’exploitation minière.

Plusieurs rapports des Nations unies ont documenté l’implication de réseaux militaires, politiques et économiques dans l’exploitation et la commercialisation illicites des ressources congolaises. Le pillage des minerais de l’Est n’est donc pas une théorie du complot : il constitue un fait largement établi.

La signature, en février 2024, d’un partenariat entre l’Union européenne et le Rwanda sur les chaînes de valeur des matières premières critiques a renforcé les interrogations congolaises. Comment garantir que les minerais commercialisés par un pays voisin ne proviennent pas des territoires congolais occupés ou soumis à la contrebande ?

L’enjeu essentiel réside dans la traçabilité des chaînes d’approvisionnement. Toute puissance ou entreprise qui achèterait, en connaissance de cause ou sans exercer la diligence requise, des minerais provenant des zones congolaises occupées, contrôlées ou exploitées par l’armée rwandaise, des groupes armés ou des réseaux économiques impliqués dans le commerce illicite des ressources participerait, directement ou indirectement, au financement de l’économie de guerre et à la prolongation de l’instabilité dans l’Est de la RDC. Mais cette responsabilité dans les circuits de prédation minière ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que les mêmes acteurs fabriqueraient ou diffuseraient volontairement des virus.

2. Ebola ne frappe pas seulement les zones de guerre

La première précaution consiste à examiner l’histoire sanitaire de la RDC. Depuis la découverte d’Ebola en 1976, les différentes épidémies n’ont pas exclusivement touché les provinces minières de l’Est.

Des flambées ont été enregistrées à Yambuku, dans l’ancienne province de l’Équateur ; à Kikwit, dans le Kwilu ; à Boende, dans la Tshuapa ; à Mbandaka et Bikoro, dans l’Équateur ; à Luebo, Mweka et Bulape, dans l’espace kasaïen ; ainsi qu’à Isiro et Likati, dans le nord du pays.

Cette géographie nationale montre qu’il n’existe pas de corrélation parfaite entre Ebola, les territoires contrôlés par les groupes armés et les zones minières de l’Est.

A l’échelle africaine, l’épidémie la plus importante d’Ebola avant 2026 a frappé la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone entre 2014 et 2016. Elle ne suivait ni la progression du M23/AFC ni les corridors miniers de la région des Grands Lacs. Il serait donc scientifiquement inexact d’affirmer que chaque apparition d’Ebola correspond nécessairement à l’avancée d’un groupe armé ou à une opération d’occupation minière.

Toutefois, l’absence de corrélation parfaite ne signifie pas qu’il n’existe aucune relation.

3. La guerre est un puissant accélérateur des épidémies

La relation la plus solidement établie est celle qui unit le conflit à l’aggravation des épidémies.

Lorsqu’un virus apparaît dans une zone de guerre, les structures sanitaires sont affaiblies ou détruites. Les équipes médicales ne peuvent plus circuler. Le suivi des personnes ayant été en contact avec les malades devient difficile. Les déplacements de populations multiplient les chaînes de transmission. Les enterrements sécurisés ne sont plus garantis et la méfiance envers les autorités sanitaires s’accentue.

L’épidémie d’Ebola de 2018-2020 au Nord-Kivu et en Ituri en apporte une illustration dramatique. Elle a provoqué 3 481 cas et 2 299 décès. La riposte s’est déroulée dans un environnement marqué par les attaques contre les centres de traitement, les violences contre les agents sanitaires et l’impossibilité d’accéder à certains territoires.

La guerre n’avait peut-être pas créé le virus, mais elle lui avait offert un environnement particulièrement favorable.

Le même risque apparaît dans l’épidémie de 2026. L’insécurité en Ituri et dans les Kivu perturbe la surveillance épidémiologique, limite l’accès aux structures sanitaires et augmente la probabilité d’une transmission non détectée. Le conflit devient ainsi un multiplicateur épidémique.

La formulation la plus juste ne consiste donc pas à dire que «les terroristes transportent nécessairement le virus», mais que leur présence détruit les mécanismes qui permettraient de l’arrêter.

4. Quand l’exploitation minière rencontre le risque zoonotique

L’économie extractive peut également accroître indirectement les risques sanitaires.

L’ouverture de nouveaux sites miniers, la déforestation, l’installation de camps précaires et la pénétration humaine dans des espaces forestiers auparavant peu occupés augmentent les contacts entre les populations et certains animaux susceptibles de porter des agents pathogènes.

A cela s’ajoutent la mobilité des travailleurs, la promiscuité, le manque d’eau potable et la faiblesse des services de santé dans les zones minières.

Les connaissances scientifiques actuellement disponibles considèrent que plusieurs flambées d’Ebola ont commencé par un passage du virus de l’animal à l’être humain, avant une transmission interhumaine. La dégradation des écosystèmes et l’exploitation désordonnée des forêts peuvent donc favoriser l’apparition de nouvelles zoonoses.

Cela ne signifie pas que les multinationales fabriquent Ebola. Cela signifie que certaines formes prédatrices d’exploitation économique peuvent créer des conditions écologiques et sociales favorables aux crises sanitaires.

5.Le virus est-il utilisé pour vider les territoires ?

La thèse la plus grave est celle d’une dissémination intentionnelle du virus destinée à éliminer ou déplacer les populations autochtones afin de faciliter l’occupation de leurs terres.

A ce jour, aucune preuve scientifique publique ne permet d’affirmer qu’Ebola aurait été fabriqué en laboratoire puis introduit volontairement dans l’Est de la RDC à cette fin. Les analyses génomiques de plusieurs flambées ont plutôt identifié de nouveaux passages zoonotiques ou des résurgences liées à la persistance du virus chez certains survivants.

Mais une distinction essentielle doit être établie : une puissance ou un groupe armé peut exploiter les conséquences d’une catastrophe qu’il n’a pas nécessairement créée.

Une épidémie peut provoquer la fuite des populations, l’abandon des activités agricoles, l’effondrement des services publics et la rupture de l’autorité de l’État. Si les territoires ainsi vidés passent ensuite sous le contrôle de groupes armés, de réseaux miniers ou de nouveaux occupants, il devient légitime d’enquêter sur les bénéficiaires de cette transformation. L’instrumentalisation des conséquences d’une épidémie est donc possible, même lorsque son origine n’est pas intentionnelle.

6. Ce que la superposition des cartes devrait vérifier

Pour dépasser les accusations et produire des preuves, la RDC devrait réaliser une véritable étude géospatiale couvrant les trente dernières années.

Cinq cartes devraient être superposées :

  1. les foyers épidémiques, avec les dates, les cas et les décès ;
  2. la progression des groupes armés et les attaques contre les populations ;
  3. les sites miniers et les corridors de commercialisation ;
  4. les déplacements forcés et les modifications démographiques ;
  5. les changements dans l’occupation des terres après les crises.

Cette analyse permettrait de répondre à des questions précises : les épidémies sont-elles plus fréquentes ou plus meurtrières à proximité des zones minières ? Leur progression suit-elle les mouvements des groupes armés, les routes commerciales ou les déplacements des populations ?

Des terres abandonnées à la suite des massacres ou des crises sanitaires sont-elles ensuite occupées ou exploitées par de nouveaux acteurs ? Qui profite économiquement de ces mutations territoriales ?

La RDC doit passer du soupçon à la cartographie, de la cartographie à l’analyse statistique et de l’analyse à l’établissement des responsabilités. Cette problématique mérite, dès lors, d’être examinée froidement et méthodiquement par les services de renseignement, les institutions de défense et de sécurité, les universités ainsi que les centres nationaux de recherche. La mobilisation coordonnée des outils numériques, de l’imagerie satellitaire, des systèmes d’information géographique, de l’analyse des données et de l’intelligence artificielle permettrait de croiser les dynamiques épidémiologiques, sécuritaires, minières, démographiques et foncières. Il s’agit de transformer une hypothèse préoccupante en objet d’investigation scientifique et stratégique, afin d’éclairer la décision publique, d’établir les responsabilités éventuelles et de renforcer la souveraineté sanitaire, territoriale, minière et informationnelle de la RDC.

7. Pour une souveraineté sanitaire et biologique

La réponse congolaise ne peut se limiter aux opérations médicales d’urgence. La santé publique doit devenir une dimension de la sécurité nationale.

Le pays devrait créer un Observatoire national de géoépidémiologie et de sécurité, associant l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), les ministères de la Santé, de la Défense, de l’Intérieur, des Mines et de l’Environnement, les services de renseignement ainsi que les universités congolaises.

Il doit également contrôler la collecte, le transfert et l’utilisation des prélèvements biologiques réalisés sur son territoire. Les chercheurs congolais doivent avoir accès aux séquences génomiques, aux protocoles et aux résultats produits à partir des échantillons prélevés en RDC. La coopération scientifique internationale reste indispensable. Mais elle doit reposer sur la transparence, la souveraineté biologique et le partage équitable des connaissances.

La RDC doit, enfin, exiger une traçabilité internationale contraignante des minerais. Aucun État, aucune entreprise et aucune institution financière ne devrait pouvoir tirer profit des ressources provenant des territoires occupés ou contrôlés par l’armée rwandaise et ses supplétifs de l’AFC/M23.

8. Le virus n’est peut-être pas fabriqué, mais la vulnérabilité l’est.

La formule « VTM » — Virus, Terroristes, Multinationales — n’est pas encore une théorie scientifiquement démontrée. Elle constitue néanmoins une alerte politique qui met en lumière trois réalités convergentes : la fragilité sanitaire, la violence armée et la prédation économique.

La géographie d’Ebola ne se confond pas parfaitement avec celle des conflits et des minerais. Mais, dans l’Est de la RDC, ces différentes géographies se croisent suffisamment pour justifier une enquête stratégique indépendante.

Le virus n’a pas besoin d’avoir été fabriqué par une puissance étrangère pour devenir l’allié objectif de la prédation. La destruction des services de santé, les déplacements forcés, l’abandon des terres et la perte du contrôle territorial peuvent transformer une catastrophe sanitaire en instrument indirect de dépossession.La véritable urgence est donc de construire un État capable de produire ses propres renseignements, ses propres cartes, ses propres analyses biologiques et ses propres preuves.

La RDC ne doit ni banaliser l’alerte ni annoncer prématurément une conclusion. Elle doit enquêter. Car si le virus n’est peut-être pas une arme créée contre la R.D.C, la vulnérabilité organisée du Congo est devenue une arme dont profitent ses prédateurs./

Jean Louis BISSANGILWA WALIKUNZA

Economiste – Enseignant – Chercheur-Homme politique

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